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Vie et mémoires de Moraïa T.

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Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Mer 13 Sep - 17:08

L’Amour en Cage


Vingt-trois heures trente. Bellock ferme soigneusement la porte de son bureau et lisse le col de sa chemise d’un blanc impeccable, réajuste sa redingote sur son ventre toujours remarquablement plat malgré les années, et esquisse un sourire devant le miroir suspendu au mur du couloir. Il lisse sa moustache avec un soin maniaque. Deux heures d’exercices quotidiens, une alimentation saine, une hygiène corporelle stricte. Voilà le secret de sa réussite. Il n’en est pas peu fier. Il étire sa nuque de gauche à droite avec une grimace. Depuis quelque temps, ses cervicales le font souffrir. Un rien de contrariété peut être ? Quoi qu’il en soit, il est temps d’entrer en scène. Notre homme descend les marches d’un pas conquérant. Bellock, patron de l’Amour en Cage, gardien sacré des clés du paradis, capitaine de la dérive originelle, prince des bordels, jette un regard circulaire sur son royaume.


La soirée bat son plein, en contrebas. Les filles, petites perruches colorées dans leurs robes satinées, picorent dans la main des clients tirés à quatre épingles, tout prêts à débourser des fortunes pour le plus grand bonheur de leur bienfaiteur. Bellock parcourt la petite foule d’un pas seigneurial. Il passe près des tables de jeu, encourageant les parieurs inconscients, glissant un mot aimable aux habitués. Un assidu travail de contrôle est nécessaire, si on ne veut pas que les croupiers commencent à se mettre quelques pièces dans la poche, ou que les filles ne baillent aux corneilles. Malgré tout, il ne peut s’empêcher de glisser un oeil vers la petite estrade dressée devant un lourd panneau de velours noir. Ses doigts tirent machinalement la petite montre à gousset glissée dans la poche supérieure de sa redingote pourpre. Bientôt minuit. Bellock se prend à sentir un léger tressaillement, quelque part entre sa poitrine et son abdomen. Maudit démon ! Jamais à l’heure. Il est presque certain qu’elle le fait attendre, en toute connaissance de cause. Déjà la lumière se fait plus tamisée, les bruissements et les rires se font plus discrets. Elle les fait tous attendre.


Bellock s’est assis dans un recoin sombre et il garde les yeux rivés sur le pan de velours, incapable de faire autre chose. Avec les années, l’habitude s’est mue en instinct, un réflexe conditionné de son organisme. La veine de son cou palpite douloureusement, une sorte d’appréhension fait tendre ses muscles. Il attend. Puis, le rideau s’ouvre et elle apparaît. Elle est l’oiseau de proie parmi les jolies perruches de sa volière. Il avait beau l’avoir vue grandir, s’arrondir, elle gardait toujours le même pouvoir sur lui. Elle dominait les autres, toutes les autres qu’il avait pu acheter, même les plus jeunes. Elle portait la robe noire qu’il avait commandée en pensant à elle, dans la sueur de ses draps. Il avait rêvé à la façon dont sa gorge se gonflerait dans le carcan de tissu, quand elle se mettrait à chanter. A la cambrure de ses reins exposés sous la lumière quand elle se tournerait de profil, pour affoler l’auditoire. Ses mains s’agrippent imperceptiblement aux bras de son fauteuil. Sa gorge se fait sèche comme du papier de verre. Il reste suspendu à ses lèvres charnues sans rien entendre de ce qu’elle chante. Elle promène son regard sur la salle, mais ses yeux sont ailleurs. Ils glissent sur lui sans s’arrêter, et le pauvre Bellock se sent des envies de meurtre. Pour un peu, il attraperait sa crinière sombre à deux mains, tordant son joli cou d’albâtre dans sa direction… Bellock fulmine, mais il se reprend. Elle peut bien l’ignorer tant qu’elle veut. Il tâchera de lui rappeler à qui elle appartient, comme tout le reste ici. Elle était un objet de fantasmes pour tout le monde, mais pour lui elle restait Moraïa. La gamine achetée contre quelques pièces d’or et qu’il avait façonnée pour son plaisir, une argile tendre et servile. Atrocement, délicieusement, malléable. Il lui vient des pensées qui lui font perdre un instant pied avec la réalité.


La lumière revient, elle laisse place au montreur d’ours, clou de la soirée. Elle déambule dans la salle, la douce sirène de Kul Tiras. Bellock garde un goût amer dans la bouche, il commande un whisky au bar. Il a envie de la saisir, de lui faire ravaler ses sourires charmeurs, ses oeillades langoureuses. Ses hanches qui tanguent doucement au gré de ses mouvements l’irritent, pour une raison qu’il ne peut pas s’avouer. Il descend son whisky cul sec, mais il brûle d’autre chose. Sans s’en apercevoir, il s’est retourné pour l’observer, mais les clients forment un écran compact qui lui dérobe l’objet de ses convoitises. Mécontent, il délaisse son verre et il fend la foule, qui s’est amassée près de l’estrade pour applaudir le montreur d’ours et ses cerceaux enflammés. Il la retrouve assise non loin, plongée dans on ne sait quelles pensées, qu’elle ne partage jamais avec lui. Il lui a souvent observé cet air songeur, mais quand elle l’aperçoit enfin, ses yeux perdent cet éclat singulier pour n’offrir qu’un insondable lac tranquille.
- Monsieur…?

Il frémit malgré lui. Que ne donnerait-il pas pour qu’elle lui donne du “monsieur” sur ce ton alangui toute la sainte journée ! Soudainement radouci, il lui lance un regard entendu en donnant un coup de menton en direction du grand escalier et elle le suit docilement. Il passe une main derrière son coude avec des gestes de propriétaire, et l’entraîne à l’étage. En bas, les clients sont trop accaparés par les tours du dresseur d’ours et les pépiements de leurs jolies oiselles pour s’apercevoir qu’ils ont perdu la reine de la volière.  


Dans le couloir qui mène à son bureau, il entend à peine les gémissements provenant des autres chambres. Le rendement de ses petites affaires est maintenant tout en bas de la liste de ses préoccupations. A peine s’il adresse un regard à la vieille gouvernante qui se tient dans un coin, chien attentif à la bonne ordonnance des activités. Après tout, on pouvait compter sur la vieille Tonnebrise pour s’assurer que les ardoises étaient à jour. Moraïa se tient silencieuse tandis qu’il ouvre la porte du bureau, l’effleurant intentionnellement en rentrant dans la pièce. Elle le connait par coeur. Tandis qu’il s’installe confortablement dans le canapé de cuir, elle lui offre la vue de son dos nu, encadré d’un peu de soie noire tout en lui servant un verre de ce vin rouge dont il raffole en fin de soirée. Il perd le fil de ses pensées lorsqu’elle se coule vers lui, pour se percher sur ses genoux. Sa circulation sanguine change brutalement d’orientation, du nord vers le sud, ce dont elle s’amuse avec un brin de sadisme, en prenant un malin plaisir à lui coller son décolleté sous le nez. Alors qu’il envisage déjà de se noyer dans les replis de sa chair tendre, elle le repousse d’une main impérieuse et se redresse avec une lenteur calculée en le rabrouant :
- Léonard Bellock, vous allez abimer ma robe...
Elle déploie ses ailes, toute prête à s’envoler ou à fondre sur lui, ondulant pour se défaire de ses vêtements. Il sent confusément que tout ce qu’il pourrait s’offrir ne lui donnera jamais ce vertige. Ses poils se hérissent au contact de son souffle sur sa peau. C’est presque trop pour un seul homme. A bout de patience, il la tire brusquement sur le canapé, lui arrachant un cri courroucé. Avec une satisfaction non dissimulée, il déchire la robe pour se frayer un chemin jusqu’au paradis. Toute la soie de Pandarie y passerait, s’il le fallait.


La suite lui échappe dans une succession infernale de coups de rein et de souffles rauques. Lorsqu’il reprend pied, ivre, sa chemise débraillée, le pantalon sur les chevilles, elle n’est qu’une poupée de chiffon entre ses bras. Disparu l’oiseau de nuit. Tout juste un vestige inerte dans un amas de tissu noir souillé. Il prend son visage entre ses mains, perdu, presque effrayé. C’est alors qu’il voit. Il aperçoit cette lueur ténébreuse sous les sourcils noirs. La haine. Le dégoût. Le mépris. La trahison est totale. Alors Bellock voit rouge. Il saisit la coupable par les cheveux et la gifle à toute volée. Elle n’esquisse pas un geste pour se défendre, redoublant sa fureur. Non, elle se contente de le fixer de ce regard dédaigneux. Il devine qu’il s’est trompé tout du long. Des années de mensonge, sa création lui refusait même ses droits d’auteur. Bellock sait qu’il ne devrait pas l’empoigner comme ça. Mais être pris pour un con, c’était bon pour les clients. Pas pour Léonard Bellock. Il était temps de remettre les choses à plat. Il ne se sent plus lui-même. Il la traîne jusqu’au bureau, la projetant violemment contre le meuble, lui envoyant une nouvelle série de coups, saccageant tout ce qui passe à portée de ses poings, prêt à la réduire à un tas de chair sanguinolent. Mais toujours elle persiste à le fixer de son mépris, sans un mot. C’en est trop. Vraiment trop. Il la plaque durement en avant sur le bureau, écrasant son visage en sang sur le panneau de bois et arrache un tiroir d’où il tire un pistolet. Lui plaquant sur la tempe, il éructe :
- C’est moi, ou rien ! Choisis !


Comme elle ne répond pas, il la redresse, écrasant sa gorge sous une poigne de fer, l’arme toujours pointée sur sa tête. C’est à ce moment là que la porte du bureau s’ouvre brutalement, livrant passage à la vieille Tonnebrise, affolée. Elle s’apprête à crier “Au feu !” quand elle visualise la scène avec une expression horrifiée. Bellock n’aura pas le temps de voir approcher le danger. Malheureusement pour lui, on ne perce pas si facilement la peau d’un homme avec un coupe-papier. Elle avait visé les reins, pour plus de sûreté. Mais pas assez fort. Juste de quoi lui faire pousser un hurlement. Pris au dépourvu, il la fait valser par dessus le bureau, tout occupé à se débarrasser de la fiche de métal prise dans sa chair. Une vague odeur de brûlé envahit la pièce, mais il y fait à peine attention, jetant au loin l’arme improvisée. Bellock n’est plus Bellock. Le regard flou, il reprend son arme en main, bien décidé à en finir une bonne fois pour toute. La vieille Tonnebrise ne bouge pas d’un pouce, tétanisée, plaquée contre la porte qu’elle a refermée derrière elle, sans même s’en apercevoir. Une nuage de points noirs et blancs passe devant ses yeux et Bellock secoue la tête, tournant son arme dans tous les sens. Il va la buter, cette sale pute. Attend voir que je t’attrape. Mais quand il la retrouve, ce n’est plus l'objet de toutes les convoitises. Ce n’est plus Moraïa Benwick. Elle n’a plus rien à voir avec la sirène de Kul Tiras. C’est une vision d’horreur, une forme lupine au pelage sombre, une gueule barrée de crocs acérés. Il n’y pensait même plus… Le coup de feu part. La vieille Tonnebrise s’écroule. Il n’y aura pas de deuxième chance. Le monstre s’élance sur lui avec un hurlement féroce, broie sa gorge entre ses dents, étouffant ses cris et les derniers instants de sa vie dans un gargouillis ridicule.

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Re: Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Ven 15 Sep - 14:57

Dans les limbes


Tu avais commencé par refuser tout net. Il fallait être une sacrée charogne pour avoir eu une idée pareille. Elle avait quoi ? Dix ans, à peine ? Regardez-moi ça, une pauvre malheureuse, avec son minois pointu, noiraude comme une musaraigne. Elle était si maigrichonne qu’elle était toute pareille qu’on la regarde de face ou de profil. Non mais vraiment. Avait-on totalement perdu la tête dans cette maison ? N’avait-on aucun honneur à la fin, aucun scrupule ? Mais tempêter, sermonner, admonester n’y avait rien changé. A la fin, il avait toujours le dernier mot. A la fin, il fallait toujours baisser la tête. Il s’éloignait déjà de son pas souple, sûr que ces désirs seraient respectés. La gamine te regardait, immobile, avec ses grands yeux obscurs comme deux puits sans fond. Elle formait comme une tâche sombre sur la splendeur des tapis. Aussi crasseuse que… La comparaison te manquait, pour une fois.

La vieille naine et la gamine se jaugèrent un instant en silence, une fois seules. La plus jeune détaillait avec attention ce visage fripé comme une vieille pomme toute ridée, l’expression vive de ces deux billes claires qui savaient toujours tout, le chignon strict et gris qui avait la forme d’un gros beignet luisant. Tu étais le premier visage humain qui la considérait pour ce qu’elle était, depuis un long moment. Une gamine affamée, terrorisée. Comment tu t’appelles, mon chaton ? La gamine fronça les sourcils, comme si la question méritait une profonde réflexion. Finalement, après un effort incommensurable, aucun son ne sortit de sa gorge. Elle jeta un regard affolé sur les tentures pourpres, le grand escalier de marbre menant aux étages, les tableaux représentant des scènes grivoises dans un style rococo, les statues de femmes dans des positions douteuses, disposées ça et là. Pour la première fois, tu as été prise d’un sentiment de honte, Rosa. Mais il fallait bien obéir. Où aurait-elle fini, cette gamine en guenilles, si tu l’avais foutue à la porte dans le dos de Bellock ?

Tu as coincé ton torchon dans ton ceinturon en poussant un lourd soupir. Allons viens, petite, suis-moi, on va te remplumer un peu. On causera après. La gamine restait figée sur place, les pieds comme cousus dans le tapis. Tu ne t’es pas démontée, au contraire. Tu as placé une main bienveillante sur l’épaule de la gosse et tu lui as souri gentiment. Je suis Rosa Tonnebrise, mon chaton, mais tu peux m’appeler juste Rosa, ça suffira bien. Je suis la gouvernante de la maison. Toutes les filles s’en remettent à moi pour leurs affaires, et tu feras pareil. Si tu as un problème, si tu as besoin de quoi que ce soit, tu viens déjà voir la vieille Rosa. Allons bon, tu ne vas pas rester plantée ici toute la journée ? Il n’y a que les plantes vertes pour pousser immobiles au soleil. Et tu n’es pas une plante verte, pas vrai ? Les filles dorment encore. On va passer par la cuisine, puis je te ferai visiter ce que tu dois voir. Tu pourras dormir dans ma chambre si tu veux. Les filles sont plus âgées, elles dorment ensemble dans le dortoir sous les toits. Elles sont un peu turbulentes, parfois. Tu seras mieux dans ma chambre, je t’installerai une couchette. Ne t’en fais pas, va, je ne les laisserai pas t’enquiquiner. Tu n’auras qu’à faire ce que je te dis, et tu n’auras jamais de problème, ici. Ne pas contrarier monsieur Bellock, c’est la première règle. La deuxième… Bah, on aura bien le temps, va. Dans ce temps là, tu étais intarissable, une fois lancée.

Mine de rien, la gosse t’avait suivie, guidée par la solide main posée sur son épaule et elle écoutait tout en jetant des regards confus sur les pièces endormies, inondées d’une clarté blanche et matinale. Les dorures rutilaient de mille feux sous la lumière mais le velours omniprésent dégageait une impression poussiéreuse en plein jour. Cet étrange contraste sauta aux yeux de la gosse, ainsi que le luxe tapageur des lieux. Elle qui avait grandi dans les docks de Kul Tiras, elle ne connaissait que l’odeur de poisson du quartier de la Vieille Lanterne, et les relents d’urine de ses ruelles étroites et sombres. Un instant, elle oublia sa tristesse, et s’imagina chiper un de ces trésors pour le ramener à Sevast. Pour sûr qu’il serait impressionné ! Avec ça, ils auraient de quoi manger des beignets de poisson pendant des jours, essuyant leurs mains grasses sur leurs vieilles fripes tout en regardant le ballet des bateaux dans le port. Elle se reprit bien vite. Elle ne reverrait jamais Kul Tiras, ni Sevast. Et l’odeur qui se dégageait de la cuisine qui se présentait sous ses yeux n’avait rien à voir avec la friture aigre des baraques ambulantes le long de la jetée. Elle avait perdu le fil de ton marmottage, Rosa, mais le bruit de son estomac la ramena à la réalité avec force.

D’une main autoritaire, tu as poussé la gamine sur un banc, et lui as rempli un bol de ragoût dont le fumet lui aurait presque fait tourner de l’oeil tant son odeur était alléchante. La gamine se rua sur le contenu de son assiette, penchée sur la table, les coudes posés à même le bois strié, le visage dissimulé sous un rideau de cheveux emmêlés. Elle avait tout du petit animal galeux qui traîne comme une âme en peine sur le bord de la route. Tu la couvais du regard malgré toi, va savoir pourquoi. La gamine jetait des regards furtifs à la vieille naine, tout en mangeant, de peur qu’on lui retire sa gamelle en cours de route. Elle saisit ton regard, Rosa, sans même que tu t’en aperçoives. Elle comprit et sa décision fut prise tout aussi vite. A Kul Tiras, quand une occasion aussi précieuse vous passait sous le nez, on ne badinait pas. Le ragoût avait réchauffé son ventre, le verre de lait raviva sa voix, et après avoir dévoré un morceau de pain de la taille de sa cuisse, la gosse retrouva un peu de courage. Sa voix fluette s’éleva dans la cuisine remplie de vapeurs. Moi, c’est Moraïa. Moraïa Benwick. Je peux ravoir un peu de ragoût, madame Rosa ? Il est drôlement bon. Le sourire que tu lui adressa alors, valait tous les trésors de Kul Tiras.

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Re: Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Sam 16 Sep - 8:35

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Le sourire de Rosa s’estompe, comme dans un rêve, et un autre se dessine fugacement dans le noir. La fumée me fait perdre pied, petit à petit. Je me laisse glisser sur le parquet de chêne, et le bois semble avoir la douceur d’un matelas. L’odeur des draps frais remonte jusqu’à mes narines. La gamine noiraude a bien grandi. Elle n’a plus rien d’une musaraigne crasseuse. Elle chante pour les hommes le soir et on l’appelle...

Fym pose ses mains autour de son visage. Assise au bord du lit, les siennes s’activent à le débarrasser de ses vêtements. On n’a pas beaucoup de temps. Dans moins d’une heure, l’autre ouvrira la porte, et il lui arrachera son amant en réclamant son dû. Fym se laisse faire avec un petit sourire, insolent et tendre à la fois. Il n’a pas l’air pressé, de son côté. Le temps il s’en fout, les sabliers n’ont pas de prise sur lui. Elle lui en veut et elle l’admire pour ça, tout à la fois.

Il sera toujours plus libre qu’elle. Mais pour une heure, il lui appartient. Elle fera comme si, en tout cas. Elle échappe un instant à ses mains et se défait de ses atours en quelques gestes élégants. Elle aime bien mettre un peu d’emphase, une coquetterie dont il n’est pas dupe. Elle joue des épaules, fait la moue, dégaine son regard de velours, et ça le fait rire. A genoux sur le matelas, elle se penche en avant sur ses mains et vient lui mordiller le nez en représailles avec un regard polisson. Pure provocation. Erreur fatale, ma chérie. Il se jette sur elle avec un grondement terrible et elle éclate de rire quand sa barbe vient lui chatouiller la peau. Il l’écrase de tout son poids, l’enserrant de ses bras épais contre les oreillers, et elle s’en fout. Ca lui paraîtrait une belle mort que d’étouffer ainsi. Maintenant ses yeux délavés ne rient plus, son souffle chaud contre sa bouche la trouble. Elle accroche ses doigts dans sa tignasse blonde, dorée par le soleil. Elle enroule ses jambes autour de lui.

Elle ouvre la bouche, comme si elle était surprise de le retrouver en elle. Surprise de sentir encore quelque chose après toutes ces années de servitude. Les yeux rivés aux siens, elle oublie les autres, tous les autres. Le lit tremble sous leurs assauts, et le ciel les envie. Ils roulent ensemble, hydre à deux têtes, dans un océan de draps en pagaille et les oreillers volent dans la cohue. Il attrape ses fesses à deux mains, tandis qu’elle ondule au-dessus de lui. Il repousse les longs cheveux noirs qui coulent sur son visage pour ne pas en rater une miette. Il aime la rougeur de ses joues, ses traits crispés juste avant la chute. Elle ne lui cache rien. Elle se donne sans réserve. En retour… Il se laisse piéger. Elle pousse un cri rauque, le dos en sueur. Son tour d’attaquer. Il la repousse sur le dos contre le matelas dénudé, et attire ses hanches à lui, conquérant. Il voudrait croire qu’il a gagné… Mais il sait bien qu’il est perdu.

Finalement, il s’abat à côté d’elle, le souffle court, barbe et cheveux emmêlés. Ils se sourient comme des idiots, tournés à demi l’un vers l’autre. Elle a fini par oublier l’heure, et lui ne pense plus à partir. Il la voit qui cherche à se couvrir d’un bout de drap, et il la repousse d’une pichenette. Laisse moi te regarder. Il pousse un lourd soupir tandis qu’elle passe une main derrière sa tête. Je crois que je t’aime, Moraïa. C’est un aveu de faiblesse, mais tant pis. Il est foutu, de toute façon. Elle rougit, et ça ne lui arrive pas souvent. Il guette avec un peu d’inquiétude ce qui va suivre. Il ne doit pas être le premier crétin à lui faire ce genre d’aveu sur l’oreiller. Mais elle ne lui rit pas au nez. Moi aussi, je t’aime, Fym. Il écarquille un peu les yeux, surpris à son tour. Merde, alors. Elle plisse les lèvres dans un sourire en coin. Elle n’a jamais osé lui dire qu’elle aimait bien l’entendre jurer. Fym est heureux. Si heureux, qu’il sent des ailes lui pousser dans le dos, comme un putain de Cupidon.

Mais l’heure tourne finalement. Même pour un nain heureux. Moraïa se redresse à regret, replace un peu les draps et les oreillers. Elle file dans la salle de bain attenante faire ses petites affaires et revient après un brin de toilette. Ils se croisent à la porte, quand il prend son tour après elle. Il lui pince une fesse malicieusement, mais le coeur n’y est plus. Il faudra bientôt se séparer, et ils ne le savent que trop bien. Si le ciel les enviait, les étoiles les plaignent désormais. Tout en visant au centre de la cuvette, Fym se fait une promesse. Il n’est pas le premier et probablement pas le dernier, mais il lui donnera ce qu’aucun autre ne lui offrira jamais.

Sa liberté.

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Re: Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Dim 17 Sep - 13:24

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Tu me le jures, n’est ce pas ? Je suis peut être qu’un vagabond dépravé, mais je n’ai qu’une parole, Moraïa. Fym me regarde d’un air grave. Alors, d’accord. Je place ma main dans la sienne. Ce soir ou jamais. On se sépare rapidement avant de se faire remarquer.

Rosa arrive dans ma chambre à 21h, comme tous les soirs. Et comme tous les soirs, elle brosse mes cheveux, les fait briller, les attache dans une coiffure compliquée dont elle a le secret. Je la laisse me piquer le crâne de ses aiguilles sans broncher. J’aurais du lui dire. Qu’est-ce qui te turlupines, mon chaton ? Comme si je pouvais vraiment lui cacher quelque chose. Je soupire en la regardant à travers le miroir. Rien, rien, Rosa… Ses yeux clairs me scrutent. C’est le montreur d’ours, pas vrai ? Un instant je fronce les sourcils. Elle sourit d’un air entendu. Comme si je n’avais pas remarqué comment vous vous regardiez tous les deux ! Je pousse un soupir intérieur. Elle ne sait pas et il vaut mieux que ça reste ainsi, désormais. Elle m’aide à enfiler mon corset et tire sur les lacets avec force. Bon sang, il va bientôt falloir commander la taille au dessus ! Je lève les yeux au ciel. J’en toucherai un mot à la cuisinière, elle prend un malin plaisir à me coller ses gâteaux sous le nez. Rosa sourit malgré elle et me fait tourner dans ma robe. Tu es splendide, mon chaton.

Je la regarde, ma vieille pomme toute ridée. Elle a dû être belle, dans son temps. Son regard n’a rien perdu de sa force, après toutes ces années. Je voudrais la serrer dans mes bras. Lui dire qu’elle a été la meilleure des mères. Mais elle ne comprendrait pas. Quand tout sera fini, on ira dans cette vieille maison à Thelsamar, dont elle me rebat les oreilles chaque fois qu’elle a un peu de vague à l’âme. Elle y sera bien installée. Elle pourra faire son brin de jardin, avec la vue sur le lac de Dun Morogh, même s’il s’est un peu vidé, je suis sûre que ça vaut la peine. Je veillerai sur ses vieux jours. On s’installera sur le porche les soirs d’été et on boira une tisane, et je l’écouterai parler de ses histoires de famille. Oui, ce sera bien. On l’aura mérité.

Elle me pince les joues. Tu fais une de ces têtes, mon petit oiseau ! Je me reprends et ronchonne un peu. Tu sais que je n’aime pas qu’on m’appelle comme ça… Elle applique une dernière touche de fard sur mes paupières. Là, tu es parfaite. Elle remballe ses affaires, et moi je sens mes paumes s’empoisser de sueur. Dans quelques heures, tout sera fini. Rosa passe la porte sans m’accorder un regard en claironnant “A tout à l’heure !”.

Si j’avais su, je lui aurais dit que je l’aimais.

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Re: Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Dim 17 Sep - 13:25

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Fym grimpe les marches aussi vite qu’il peut. Les tentures fondent dans la fournaise, le bois craque en s’écroulant dans les flammes. Dans peu de temps, toute la bâtisse s’effondrera. Il a déchiré sa chemise pour se protéger le bas du visage. Il avait suffi d’un cerceau enflammé pour faire flamber tout le bâtiment. Il avait fui comme les autres en pensant qu’elle ne tarderait pas à le rejoindre. Le plan était simple pourtant. Lui faire boire le vin empoisonné, le laisser s’endormir, prendre la caisse et se barrer. Quelque chose avait dû merder, entre deux. Il se fraye un passage tant bien que mal jusqu’au bureau de Bellock. C’est là qu’il la voit. Allongée à côté d’une vieille naine. Plus loin le cadavre de Bellock en travers de son bureau. Il lui accorde à peine un regard, à ce vieux salopard. Il se précipite en avant. Il n’y a plus rien à faire pour la vieille, mais Moraïa respire encore, sous la plaie qu’est son visage. Pas le temps de s’attarder là dessus. Il récupére la caisse, place Moraïa sur son épaule et s’enfuit dans la nuit.  

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Re: Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Dim 17 Sep - 13:36

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Mes souvenirs s'emmêlent à n'en plus finir. C'est un labyrinthe obscur peuplé de monstres à visage d'hommes aussi nombreux et variés les uns que les autres mais je peine pourtant à les différencier. Le mal est partout. Moi aussi, je suis un monstre.

Je me revois courir dans la nuit. Je revois la porte ouverte, comme une provocation. Tu n'oseras jamais. Pas besoin de barreaux, tu vois. Je parviens à peine à me rappeler de celle que j'étais alors. Il avait presque réussi à me briser. Ca n'avait pris qu'une semaine, finalement. Une semaine pour anéantir toutes mes illusions de confort et de sécurité. J'étais sûre d'avoir sa préférence, il ne me ferait jamais une chose pareille. Et pourtant.

Je m’étais endormie comme une souche, avec cette impression familière de saleté et de lassitude, malgré le bain que j’avais pris. La crasse ne me quitte jamais. Un craquement sur le plancher me réveille en sursaut. Je reconnaîtrais le pas de Rosa entre mille autres. Ce n’est pas Rosa. Un fin rai de lumière filtre sur le sol. Une longue silhouette s’avance vers mon lit, une odeur de musc légère mais tenace m’envahit les narines au point de me faire plisser le nez. La porte se referme, et une sueur froide me parcourt l’échine. Il ne se montre jamais ici, pourtant, encore moins à cette heure, sans s’annoncer. Il ne dit pas un mot, repousse les draps de mon lit d’une main, sans prendre la peine d’allumer la lampe à huile. La chaleur du lit s’envole tout d’un coup, tandis que je reste glacée dans ma chemise de nuit légère. Je sais d’emblée qu’il est inutile de feindre la surprise. Ses pupilles noires et brillantes dans l’obscurité me fixent, comme s’il pouvait lire à travers mon âme.

Le sommier grince sous son poids quand il s’assied à côté de moi. Nos regards se croisent. Le sien semble presque doux. Sa main effleure le bas de ma jambe en remontant lentement le long de ma cuisse. Je ferme les yeux parce que c'est le seul moyen d'échapper au malaise qui me saisit alors. Mais sous mes paupières closes, c’est comme sentir la caresse d’un serpent. Nulle échappatoire. Je rouvre les yeux, brutalement. Il est toujours là. Le contact de cette main me révulse et ma chair s’y refuse. Pourquoi ne me laissait-il pas dormir ? Ne pas contrarier Bellock, c’était la première règle. Je m’efforce au calme, mais mes muscles, mes tripes, tout se rebelle. J’ai envie d’arracher son visage avec mes ongles. A chaque caresse, une effraction. Son parfum me soulève le coeur. Il défait le noeud de ma chemise de nuit, et j’enfonce mes doigts dans le matelas. Ne bouge pas, Moraïa. Ne dis rien. Laisse-toi faire. Ce sera bientôt terminé.

Il est penché sur moi. Je peux sentir la sueur fine de son front, le contact de ses mains moites. J’ai envie de crier. Pourquoi était-ce si difficile ? Je connaissais les clients. Mais lui ne paierait pas. Les clients savaient qu’il s’agissait d’une illusion. Lui était persuadé qu’il me possédait. Il attire l’une de mes mains entre ses jambes. Fais ce qu’il te demande. Ne résiste pas. Ce sera bientôt terminé. Moraïa… Moraïa… Sa voix transperce mon crâne comme des aiguilles. Ma douce Moraïa… Dis moi que tu m’aimes. Mais ma bouche ne veut pas. Il se fraye un passage entre mes jambes. Dis moi que tu m’aimes. A chaque mouvement, une effraction. Une, deux, trois fois... Dis moi que tu m’aimes ! Mes poings fermés s’abattent sur son visage. La surprise seule me donne l’avantage. Je le frappe de toutes mes forces, battant violemment des jambes pour le repousser. Je me jette sur lui comme une furie, toutes griffes dehors. Mais je n’étais qu’un chaton. Il étend une main pour m’attraper, je le mords jusqu’au sang. C’est une lutte acharnée mais vaine. Il me colle une baigne. Mon crâne heurte la tête de lit.

Le noir total. Enfin, le sommeil.

Il y avait cet homme qui passait de temps en temps, à l’Amour en Cage. Ce n’était pas un client, pourtant toutes les filles en avaient déjà entendu parler au moins une fois. Il s’agissait d’un médecin, un prêtre, qui prêtait main forte à Bellock au moindre problème. Le docteur Malloy. Cela faisait longtemps qu’il avait été radié de son Ordre, pour des raisons obscures. Nous redoutions chacune de ses visites. Il avait ce petit quelque chose de malsain, que la fille la plus stupide pouvait sentir à des kilomètres. Il arborait un visage avenant, des manières courtoises, des airs de monsieur tout le monde. Un monstre dans des vêtements raffinés.

Quand j’ouvre les yeux, il fait grand jour. La lumière me fait ciller et je sens les élancements de douleur à l’arrière de mon crâne, comme un rappel. Le docteur Malloy est à mon chevet, et je ne suis plus dans ma chambre. Je lève une main devant mon visage, pour mieux y voir. La lumière provient d’un soupirail en hauteur. Bellock se tient un peu plus loin, un léger sourire sur les lèvres. Je remarque avec une certaine satisfaction que je l’ai salement amoché, malgré tout. Malloy me tapote l’épaule dans un geste paternaliste. C’est donc convenu ? Je fronce les sourcils sans comprendre. La voix de Bellock se fait doucereuse. Vous avez carte blanche, monsieur Malloy. Mais vous connaissez mes conditions : je la veux intacte. Bien sûr. Un sourire déviant se dessine sur les lèvres de Malloy, et je sens mon sang se figer dans mes veines. Avant que je puisse dire quoi que ce soit, Bellock s’approche de la sortie et s’exclame à mon adresse :

- A très bientôt, ma chérie.
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Message par Moraïa Tonnebrise le Mar 19 Sep - 7:01

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Il s’agit d’une cave. Je suis nue, attachée à un mur de pierre humide. Le sol en terre battue sous mes pieds, mes orteils pataugeant dans ma propre pisse mélangée à mon sang. Malloy me tourne le dos, retournant des objets métalliques sur une table. Il s’avance vers moi, et je perçois l’éclat d’un bistouri dans la faible lueur de la pièce. Ruer dans mes chaînes ne m’apporte aucun réconfort. Je veux mourir. Mais il n’en est rien. Je sens la froideur de la lame sur ma joue, traçant un sillon dans ma chair. Vous pouvez hurler, si vous voulez. C’était le premier jour.

Chaque fois que je sombre, il me ranime. Je sens la Lumière affluer, effacer les outrages de mon corps. Il recommence. Jusqu’à ne plus pouvoir me soigner. Alors il sort sans un mot, me laissant pour quelques heures pendre au bout de mes chaînes. L’enfer n’est plus une rumeur de bout de couloir.  

Il paraît que les cicatrices qu’on porte font de nous ce que nous sommes. Qu’en est-il quand aucune n’est visible ? Il m’arrive de douter de la réalité. Je ne peux pas parler. A personne. Tout juste écrire. L’encre elle-même semble dangereuse. Parfois, j’aimerais croire que rien n’est vrai. Parfois, l’oubli paraît préférable.

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Re: Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Mar 19 Sep - 7:08

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Troisième jour. Mon coeur rate un battement. J’accueille l’obscurité avec gratitude. Avec un peu de chance, ce sera fini pour de bon. Je peux enfin courir pour lui échapper. Je cours à perdre haleine et soudain je sens la chaleur du soleil dans mon dos. Ce n’est plus la lueur froide qui traverse la cave de Malloy. J’ai dix ans à nouveau. C’est un soleil ardent qui mord ma peau, et je distingue des cheveux noirs, un peu semblables aux miens. C’est un garçon, à peu près du même âge que moi, et je le poursuis en riant, un ballon de baudruche rempli d’eau à la main. Il se tourne à demi, et je reconnais son visage. Sevastian. Il court vite, mais je vise bien. Le ballon de baudruche éclate dans son dos, inondant ses vêtements. Tu vas me le payer ! Je pousse un cri, et je détale dans la direction opposée, tandis que le chassé devient chasseur. Le bruit de notre cavalcade emplit mes oreilles. Le sang bat follement à mes tempes. J’arrive au bout du quai. Ma fin approche, je le sais. Sevast me rattrape, essoufflé, un grand sourire aux lèvres. Il sait qu’il a gagné. Mais je n’ai jamais été une bonne perdante. Une seconde avant qu’il ne me pousse, je saute, attrapant sa main au passage.  

Le jour commence à baisser sur le quartier de la Lanterne Verte. Trempés comme des souches, Sevast et moi grimpons sur les toits d’une case délabrée. La chaleur emmagasinée par la pierre durant la journée commence à s’évaporer dans l’air du soir, nous apportant un réconfort bienvenu. On se partage une miche de pain qu’il a chipée sur un étal, en contrebas. Sevast ôte sa chemise trempée et la tord pour l’essorer un peu. Mes yeux glissent sur son dos frêle, couvert de bleus, plus ou moins récents. Son vieux a encore eu la main lourde. Il capte mon regard soucieux et il m’adresse un petit sourire arrogant avant de renfiler sa chemise. Pourquoi tu le laisses faire, Sev’ ? On pourrait partir, tu sais. Je pointe du menton la baie, tout en mangeant mon morceau de pain. C’est pas à moi de partir, Mo’. Je le regarde en secouant la tête. Mais lui, il ne se départit pas de son sourire tout en mastiquant tranquillement sa part. Le vieux se lassera avant moi.  

Je reste un long moment avec ce petit Sevastian. Avec lui, le temps parait moins long. Son courage m’empêche de renoncer. Là bas, sur notre petite île, nous sommes les rois de la Lanterne Verte. Le quartier est notre domaine. Les toits sont notre palais, les rats nos sujets. Personne ne viendra me chercher ici. Cap ou pas cap ? Les souverains ont franchi la frontière de leur royaume. Ici, le quartier est beaucoup plus cossu, les rats ne nous connaissent pas encore. Sevast me tire dans une petite ruelle sombre et lève le doigt vers la fenêtre ouverte un étage plus haut. Non, pas question. Dégonflée. Sev’ mime le battement d’ailes d’un gallinacée pour me provoquer, mais je secoue toujours la tête. Attend-moi là, poule mouillée, tu vas voir. Sans attendre de réponse, Sev’ escalade la façade, aussi agile qu’un singe, s’aidant de la moindre aspérité du mur pour se hisser jusqu’à la moulure qui borde la fenêtre ouverte. Je scrute les alentours avec inquiétude, faisant le guet. Les minutes me paraissent des heures, soudainement, seule dans ma ruelle.

Puis, j’entends un cri strident. Un cri féminin. Les lumières s’allument à la fenêtre. Sevast a des ennuis. Deux gardes ne tardent pas à accourir dans le bâtiment, alertés par les cris. Ce quartier-ci est bien surveillé. Je me dépêche de faire le tour, pour rejoindre les abords de l’entrée principale. Je me fonds dans l’ombre d’un porche, petite souris parmi les nuisibles de la ville. Les deux gardes ne tardent pas à ressortir, empoignant un Sevast qui gesticule comme un beau diable. Je ramasse une grosse pierre, non loin de là. Je n’aurais pas le droit à un deuxième essai. Je lance mon projectile de toutes mes forces. Il s’écrase sur la tête d’un des deux gardes qui pousse un cri de douleur. Aussitôt, les deux se tournent dans ma direction, relâchant un peu leur prise sur Sevast. Ni une, ni deux, mon meilleur ami se dégage et on se remet à courir à perdre haleine, les deux gardes à nos trousses. Sevast me tire sur les derniers mètres qui mènent à notre quartier, tandis que j’essaie d’ignorer la douleur d’un point de côté.

Une fois au coeur de la Lanterne Verte, les gardes abandonnent rapidement leurs recherches. Au royaume des crapules, deux factionnaires en armure ne sont jamais bienvenus. A quoi bon se perdre dans le labyrinthe de ces ruelles coupe-gorge ? On finit la soirée planqués dans cette vieille remise du port que le père de Sevast n’utilise plus depuis longtemps. C’est un bric à brac infâme qui sent la poussière et les effluves de la mer. Allongés sur un vieux filet de pêche qu’on a tendu pour en faire un hamac, je le rabroue un peu, pour la forme. Imagine ce qu’on aurait pris, si ton père avait dû venir nous chercher ! Sevast me décoche un sourire ravi. Avoue que tu t’es fait du mouron, poule mouillée ! Je me renfrogne. Abruti. Tout ça pour quoi ? Tout ça pour toi… Sevast tire un foulard coloré de sa tunique élimée. Un foulard de soie qu’il me tend, pas peu fier. Le tissu est couleur de nuit, et il a la douceur d’une caresse.

Je perds le fil des jours. J’ai abandonné le monde des hommes et des monstres, pour celui des souvenirs. Les limbes du passé m’entraînent doucement. Je me laisse bercer par le balancement léger de notre hamac improvisé. Le corps de Sevast me tient chaud et je m’endors tranquillement. Il n’y a plus ni peine, ni douleur.

Je sens quelque chose me secouer l’épaule. Moraïa, réveille toi ! J’ouvre les yeux brutalement. Sevast a perdu son air tranquille. Derrière lui, la porte de la cabane s’est ouverte. Le vieux se tient à contre-jour dans l’embrasure, ombre silencieuse et menaçante. Moraïa, dégage ! J’hésite. Le visage de Sevast est déformé par la terreur. Je tique. Le Sevastian que j’ai connu n’a jamais montré sa peur.

C’est pas à moi de partir, Sev’.

Mon ami se fige, ses contours se floutent. Il me sourit, finalement. Je le serre dans mes bras, une dernière fois. Les adieux qu’on n’a jamais eus. La lumière inonde tout. Sevast disparaît peu à peu, absorbé par la clarté du jour.

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Re: Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Mar 19 Sep - 7:10

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Etais-je vraiment rentrée ? C’étaient les mêmes murs. Les mêmes tapis, les mêmes décorations, la même lumière, la même odeur. Les mêmes visages. Mais il y avait quelque chose de plus. Ou de moins. La peur était entrée. Il reviendrait, j’en étais persuadée. Combien avait-il payé Bellock pour m’avoir ? Une fortune, probablement. Ou rien du tout. Cadeau de la maison. Le message avait été parfaitement clair. On ne m’y reprendrait plus. Quand la porte s’ouvre à nouveau la nuit, je ferme les yeux, et je rêve de bateaux et de gamins sur le port de Kul Tiras.

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Re: Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Sam 23 Sep - 7:34

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J’entendais leurs voix étouffées derrière la porte. Qu’est ce que vous lui avez fait, Léonard ? Officiellement, j’étais malade. Un terme qui me convenait bien. Voyons, Rosa. Je l’adore autant que vous. Je ne lui ai absolument rien fait. Vous savez, un jour ou l’autre, vous paierez pour le mal que vous avez infligé. Rosa tâchait de me nourrir, cuillère après cuillère. Mais même ses traits me semblaient lointains. Pourquoi continuer si tout pouvait recommencer ? Parle-moi, Moraïa. Elle serrait ma main dans ses paumes calleuses. A l’extérieur, rien ne persistait. Mais à l’intérieur, j’étais toujours cette masse de chairs sanguinolentes. Même les couteaux de cuisine me faisaient peur. Pourquoi continuer ?
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Re: Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Sam 23 Sep - 7:35

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Il est plus difficile de mourir de désespoir qu’il n’y paraît. Mon corps se mit en veille, préservant ses moindres forces, luttant pour sa survie. Mon esprit morcellé flottait doucement au dessus de moi. J’attendis patiemment. Rosa avait retiré tous les objets tranchants ou potentiellement dangereux de la chambre. Douce ironie, j’aurais été à peine capable de saisir une épingle à cheveux sans tressaillir de frayeur. Au moins, la porte ne s’ouvrait plus, la nuit. Bellock s’était lassé de baiser une morte. Le temps passe, inquantifiable. Puis, au dehors, l’orage a éclaté. J’y prête une oreille distraite. Tout le monde m’a oubliée, à l’exception de Rosa. Alors, je peux bien oublier le monde et la guerre. Rosa prépare les valises en catastrophe. Elle déblatère des choses, mais je ne comprends rien. Son visage affolé passe au dessus de moi. Habille toi ma chérie, je reviens te chercher. Elle file sans demander son reste, ses valises à la main.

J’entends des cris terrifiés qui proviennent du rez de chaussée. Je me redresse comme un automate. Mes pieds nus trébuchent sur un pli du tapis. J’avance doucement, le monde tangue autour de moi. J’ai mal au crâne. Je descends le grand escalier. Depuis combien de temps ne suis-je pas sortie de ma chambre ? J’aperçois des silhouettes floues en contrebas, qui courent dans tous les sens. Personne ne me prête attention. Des grondements sourds et menaçants. L’odeur du feu, la porte éclatée. Je me dirige vers elle. La nuit est noire au delà. Une bourrasque de vent s’engouffre dans le bâtiment, chargée d’une volée de feuilles mortes et mon regard se fait moins trouble. Quelque chose se réveille.  
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Re: Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Sam 23 Sep - 7:36

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Maintenant, je cours sans m’arrêter, droit devant moi, sans réfléchir. Je cours à travers le chaos et les flammes. Les monstres sont de sortie. Mais aucun n’a de visage connu. Je suis presque arrivée aux portes de la ville. Bientôt, elles vont se refermer à nouveau. Je ne m’arrête pas. Je souris malgré mes pieds en sang. Je franchis les portes sans encombre et je m’enfonce plus loin vers la côte. Je regagnerai Kul Tiras à la nage, s’il le faut. Je revois le visage de Sevast. Je mourrai en essayant.

Un grognement bestial, un souffle chaud dans mon dos. J’y étais presque. La chose bondit sur moi. Je tombe en avant et tâche de me redresser. Des crocs se referment sur ma jambe, me tirant en arrière. Encore perdu. C’était stupide, de toute façon. Sentir la mer, une dernière fois. Je me retourne pour contempler le dernier visage. Il n’a rien d’humain. Pour une fois, le monstre ne se cache pas. Deux fentes luisant de rouge me toisent. Finissons-en, veux tu ? J’accueille la mort les bras ouverts. Le monstre cille et s’enfuit dans les ténèbres.  
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Re: Vie et mémoires de Moraïa T.

Message par Moraïa Tonnebrise le Sam 23 Sep - 7:38

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Je me sens incroyablement lucide, pour la première fois depuis longtemps. L’animal a pris le dessus, et il a l’esprit clair, pratique. Il balaie le passé d’une griffe. Lui ne connaît que le présent, la faim, le danger immédiat. Rien ne sert d’avoir peur des fantômes. Nous ne sommes pas le gibier, ici bas. Il cherche un moyen de sortir. Encore une cage. Réelle cette fois-ci. Concrète. Ca ne fait rien. Je suis devenue le monstre, à mon tour. Nous sommes si nombreux. Et pourtant, les vrais monstres sont dehors, semble-t-il. Une nouvelle dose de sédatif. Je n’ai plus peur, cette fois. Peu importe ce qu’il adviendra, je ne serai plus jamais faible. Bientôt, Bellock viendra me chercher. Un sentiment nouveau m’envahit, bienfaisant. Bellock viendra me chercher, et même si c’est la dernière chose que je dois faire sur cette terre, je le tuerai.
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